« Rarement une personne a, comme l’a fait Obama, capté l’attention de la planète », affirme le comité Nobel qui semble avoir succombé à l’Obamania. Orateur au style distingué, maître dans l’art de l’éloquence et des joutes oratoires émouvantes, capable de susciter l’enthousiasme des jeunes électeurs et habile usager de l’internet dont il a su faire un outil de sa campagne, Barack Obama a été désigné Prix Nobel de la Paix 2009.
Un Nobel par anticipation
L’attribution du prix Nobel de la paix 2009 au président américain Barack Obama a été accueillie positivement par les milieux officiels gouvernementaux et diplomatiques. Mais le concert d’approbation quasi unanime exprimé dans ces sphères a du mal à cacher que la décision du Comité du prix Nobel ne soulève pas l’enthousiasme ailleurs, surtout dans les opinions publiques. La distinction accordée au président américain, la première année de son mandat, est jugée en effet prématurée et, pour tout dire, précipitée car ne consacrant aucun acte tangible du bénéficiaire en faveur de la paix durant cette période.
Réserve que l’ex-président polonais Lech Waleza, lui aussi prix Nobel de la paix, a exprimée en déclarant que «Barack Obama n’a encore rien fait qui plaide en faveur de l’attribution qu’Oslo vient de lui décerner».
Il ne peut être qu’étonnant tout de même que le Comité du prix Nobel ait basé son choix sur les intentions manifestées par le président américain d’oeuvrer à l’instauration d’un monde de paix. Des intentions dont il aurait dû prendre la précaution d’attendre qu’elle soient traduites concrètement à travers la gestion par ce président d’au moins l’un des délicats dossiers qui, au plan international, menacent cette paix qu’il dit vouloir contribuer à instaurer.
Les «obamistes» soutiennent bien entendu cette anticipation controversée du Comité d’Oslo en affirmant que la seule élection de leur héros à la présidence des Etats-Unis et ses discours du Caire et d’Ankara sont suffisants à justifier sa distinction pour avoir créé en Amérique et dans le monde un climat de réconciliation favorable à la consolidation de la paix.
Ce qui pose problème est que ce prix Nobel 2009, dont les intentions pacifistes ne sont pas en cause, pourrait échouer à leur donner corps en ayant, en tant que président et commandant en chef de l’Amérique et de son armée, à ordonner des opérations dans le monde qui les contrediront. Les mêmes milieux rétorqueront sans doute que sa distinction par le prestigieux prix Nobel renforcera sa capacité à résister aux pressions dont il fait l’objet pour l’amener à renoncer à sa vision d’un monde pacifique.
Nous persistons et signons que le choix d’Obama pour le prix Nobel de la paix est à tout le moins hâtif. Et ce ne sont pas les populations palestinienne, irakienne et afghane, pour ne se référer qu’à elles, qui nous contrediront. Une «obamania» inconsidérée nous semble avoir prévalu dans le vote de l’auguste aréopage nobeliste. Ce qui est dommageable pour le crédit du prix qu’ils décerne.
Peut-être, si l’on veut tout de même rester optimiste, que le président américain aura à coeur de démontrer qu’il mérite sa distinction en allant, durant les années de mandat qui lui restent, au bout des convictions qui la lui ont valu. Mais ce n’est là encore qu’un espoir qui n’a de fondement que la sympathie que le président américain a suscitée et continue de susciter en se réclamant d’une volonté de paix. L’intéressé est, nous semble-t-il, conscient en ce à quoi sa distinction controversée l’oblige. Il ne pouvait que l’accueillir comme il l’a fait. C’est-à-dire en «toute humilité». A lui de prouver maintenant qu’avec lui, «Yes we can» faire la paix dans le monde.
Le troisième président américain honoré
Le président Obama fait désormais partie du club des Américains lauréats du prix Nobel de la paix. Il est en outre le quatrième président à se voir attribuer cet honneur. En tout, 21 Américains ont reçu le Prix décerné par le comité Nobel en récompense de leurs accomplissements en faveur de l’harmonie et du bien-être dans le monde.
Le premier lauréat américain du prix Nobel était également le premier président des États-Unis à être ainsi distingué. Il s’agissait de Theodore Roosevelt, récompensé en 1906 pour ses efforts de médiation visant à mettre fin à la guerre russo-japonaise.
Le président Woodrow Wilson a également reçu le prix Nobel de la paix en 1919 en reconnaissance de son Plan de paix en quatorze points et de la création de la Société des Nations (SDN), une organisation internationale vouée à la promotion de la réconciliation entre les peuples. Le Congrès n’approuva jamais l’adhésion des États-Unis à la SDN, mais les efforts du président Wilson contribuèrent néanmoins à établir l’objectif de la création d’une organisation internationale vouée à l’instauration de relations pacifiques entre les pays. Un tel organisme, l’Organisation des Nations unies, finit par voir le jour après la Deuxième Guerre mondiale.
L’ancien président Jimmy Carter a manifesté, tout au long de sa vie, un engagement énergique envers le règlement des conflits et l’action philanthropique dans le monde, tout particulièrement par le truchement de son organisation, le Carter Center, dont le siège est à Atlanta. Le comité Nobel lui a décerné le prix Nobel de la paix en 2002.
En 2007, l’ancien vice-président Al Gore, le créateur du documentaire récompensé d’un Oscar Une vérité qui dérange, a partagé le prix Nobel de la paix avec le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) pour leur campagne visant à informer le monde des dangers du changement climatique.
Sénateur et ancien secrétaire d’État, Elihu Root reçut le prix Nobel de la paix en 1912 pour son rôle de promotion et de médiation de négociations internationales. Charles Dawes reçut ce même prix (avec le ministre britannique des affaires étrangères) durant son mandat de vice-président pour ses travaux sur le Plan Dawes, qui visait à collecter des réparations de guerre de l’Allemagne après la Première Guerre mondiale.
Le comité Nobel a également récompensé Frank Kellog en 1929 pour le pacte Briand-Kellog de renonciation à la guerre. En 1931, deux Américains ont reçu le prix Nobel : la féministe Jane Addams pour son action envers le pacifisme et la paix dans le monde, et Nicholas Butler pour ses démarches de promotion du pacte Briand-Kellog.
Durant son mandat de secrétaire d’État, Cordell Hull a été récompensé par le comité Nobel pour sa participation à la création des Nations unies. En 1946, à l’âge de 79 ans, Emily Green Balch a reçu le prix Nobel de la paix pour ses efforts de promotion des projets de la Société des Nations portant sur le désarmement. La même année, le comité récompensait également John Mott, président de la World Alliance of Young Men’s Christian Associations (YMCA).
L’ancien professeur de Harvard Ralph Bunchee a obtenu le prix Nobel de la paix en reconnaissance de son œuvre au sein des Nations unies en tant que médiateur pour les questions moyen-orientales. Après la Deuxième Guerre mondiale, c’est le général George Marshall, qui a également été secrétaire d’État, qui a obtenu cet honneur, pour son Plan Marshall de reconstruction de l’Europe de l’après-guerre.
La seule personne à remporter deux prix Nobel non partagés, Linus Pauling, a d’abord été lauréat du prix Nobel de Chimie en 1954 pour ses recherches sur les effets biologiques néfastes de l’énergie nucléaire, puis du prix Nobel de la paix en 1962 pour sa campagne contre les essais nucléaires.
En 1964, le comité Nobel a octroyé son prix de la paix au dirigeant du mouvement pour les droits civiques, le pasteur Martin Luther King. En 1970, Norman Borlaug a été récompensé pour sa contribution à la « révolution verte » qui, en augmentant la production alimentaire, a sauvé des millions de gens de la famine.
Trois ans plus tard, l’ancien secrétaire d’État Henry Kissinger partageait le prix Nobel de la paix avec le politicien vietnamien Le Duc Tho (ce dernier l’a refusé). Le comité Nobel voulait rendre hommage à leur participation aux Accords de paix de Paris mettant fin à la guerre du Vietnam.
Elie Wiesel, auteur qui a survécu à l’Holocauste, a reçu le prix Nobel de la paix en 1986 en récompense de son œuvre au nom des peuples opprimés. La coordonnatrice et fondatrice de la Campagne internationale pour l’interdiction des mines terrestres, Mme Jody Williams, a partagé ce prix en 1997 avec l’organisation qu’elle a contribué à créer.
La surprise du lauréat
« Bonjour. Eh bien, je ne m’attendais pas à un réveil de ce genre : après que j’ai eu reçu la nouvelle, Malia est entrée me voir et m’a dit : « Papa, tu as gagné le prix Nobel de la paix, et c’est l’anniversaire de Bo ! » Puis Sacha a ajouté : « En plus on a un week-end de trois jours qui arrive. » Il est bon d’avoir des enfants qui nous ramènent aux réalités de l’existence.
Je prends la décision du comité Nobel avec surprise et une profonde humilité. Je n’estime pas qu’elle représente une récompense pour mes propres accomplissements mais plutôt l’affirmation du rôle primordial que jouent les États-Unis en faveur des aspirations qui sont les mêmes pour les peuples du monde entier.
Pour être franc, je ne pense pas mériter de figurer en compagnie de tant de personnalités transformatrices qui ont été honorées par ce prix, des hommes et des femmes qui m’ont inspiré et qui ont inspiré le monde entier par leur courageuse quête de la paix.
Mais je sais aussi que ce prix reflète le genre de monde que ces hommes et ces femmes, et tous les Américains, souhaitent construire : un monde qui donne vie à la promesse de nos documents fondateurs. Et je sais qu’au long de l’histoire, le prix Nobel n’a pas servi uniquement à rendre hommage à une réalisation spécifique, mais aussi à donner de l’élan à un ensemble de causes. C’est pour cela que j’accepte ce prix comme un appel à l’action, un appel à toutes les nations à faire face aux défis communs du XXIe siècle.
Ces défis ne peuvent être relevés par un seul dirigeant ni par un seul pays. C’est pourquoi mon gouvernement s’efforce d’instaurer une nouvelle ère d’engagement où tous les États doivent assumer la responsabilité du monde auquel nous aspirons. Nous ne saurions tolérer un monde où de nouveaux pays se dotent de l’arme nucléaire et où la terreur d’un holocauste nucléaire pèse sur de nouvelles populations. Et c’est pourquoi nous avons commencé à prendre des mesures concrètes visant à l’avènement d’un monde sans armes nucléaires, car tous les États ont le droit de chercher à maîtriser l’énergie nucléaire pacifique, mais tous ont la responsabilité de démontrer leurs intentions pacifiques.
Nous ne saurions accepter la menace croissante que posent les changements climatiques, qui pourraient endommager à jamais le monde que nous léguons à nos enfants ; semant le conflit et la famine, détruisant les littoraux et vidant les villes. C’est pourquoi tous les pays doivent maintenant assumer leur part de responsabilité et transformer la façon dont ils utilisent l’énergie.
Nous ne saurions permettre aux différences entre les peuples de définir le regard qu’ils portent l’un sur l’autre, et c’est pourquoi nous devons chercher à réaliser un nouveau départ entre les populations de convictions, de races et de religions différentes : un nouveau départ fondé sur l’intérêt mutuel et le respect mutuel.
Nous devons aussi chacun jouer notre rôle en vue de régler les conflits qui causent tant de souffrances et de peines depuis tant d’années, et cet effort doit comprendre un engagement indéfectible à réaliser enfin le droit de tous les Israéliens et de tous les Palestiniens de vivre en paix et en sécurité, dans des États bien à eux.
Nous ne saurions accepter un monde qui prive toujours davantage de gens des possibilités de progrès et de la dignité à laquelle tout le monde aspire : la possibilité de s’instruire et de gagner honnêtement sa vie ; la sécurité qui permet de vivre sans crainte de maladie, ou de violence, ou d’être privé d’espoir en l’avenir.
Et alors même que nous cherchons à créer un monde où les conflits se règlent pacifiquement et où la prospérité soit largement partagée, il nous faut faire face au monde tel que nous le connaissons aujourd’hui. Je suis le commandant en chef d’un pays qui a la responsabilité de mettre fin à une guerre et qui, dans un autre théâtre, doit affronter un adversaire impitoyable qui met directement en péril le peuple des États-Unis et ses alliés. Je suis également conscient du fait que nous devons faire face aux conséquences d’une crise économique mondiale qui a mis des millions d’Américains au chômage. Ce sont des problèmes que j’affronte chaque jour, au nom du peuple américain.
Les tâches que nous avons à accomplir ne seront pas toutes achevées au cours de ma présidence. Certaines, telle l’élimination des armes nucléaires, ne seront peut-être pas achevées de mon vivant. Pourtant, je sais qu’on peut relever ces défis pour peu qu’on reconnaisse qu’il n’appartient pas à une seule personne ou à un seul pays de s’y attaquer. Ce prix ne se rapporte donc pas simplement aux efforts de mon gouvernement, il reflète les efforts courageux déployés par des êtres humains dans le monde entier.
C’est la raison pour laquelle ce prix doit être partagé avec toute personne qui lutte pour la justice et pour la dignité : avec la jeune femme qui marche en silence dans les rues pour affirmer son droit fondamental de s’exprimer, bien qu’elle soit confrontée aux bastonnades et aux balles ; avec la dirigeante de l’opposition, assignée à résidence, parce qu’elle refuse de renoncer à son engagement en faveur de la démocratie ; avec le soldat qui se sacrifie lors de plusieurs tours de service sur le champ de bataille en faveur d’une personne à l’autre bout du monde ; et avec tous ces hommes et ces femmes qui, de par le monde, sacrifient la sécurité de leur personne et leur liberté, voire leur vie, pour la cause de la paix.
Telle a toujours été la cause de l’Amérique. Telle est la raison pour laquelle le monde a toujours eu les yeux tournés vers l’Amérique. Et telle est la raison pour laquelle je suis persuadé que l’Amérique maintiendra son rôle primordial dans le monde. » (Barack Obama depuis la Maison-Blanche, le 9 octobre 2009)
Un Nobel qui divise
Jamais l’attribution d’un prix Nobel n’a autant divisé. Autant la classe politique norvégienne que les grandes figures politiques mondiales. Obama, le président des Etats-Unis, aura été en fait le premier surpris par cette distinction, qui serait venue un peu d’ailleurs. La presse internationale s’évertuait dans ses éditions de samedi d’expliquer cette attribution, non sans grand étonnement quant au choix du récipiendaire, même aux Etats-Unis où le Washington Post était en première ligne parmi ceux qui s’étonnaient franchement du choix du président américain pour un prix qui récompense, traditionnellement, une longue carrière au service de la paix dans le monde.
Avec Barack Obama, les choses auraient en fait évolué dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. C’est-à-dire à l’avance. Pourquoi ? Beaucoup estiment en fait que le comité Nobel aura voulu donner plus de poids à l’action diplomatique du premier président US de couleur. Un président qui a réussi, en quelques mois et de sages décisions, à apaiser l’appréhension des Russes vis-à-vis du projet de bouclier antimissiles que l’administration Bush voulait déployer en Pologne. Jusqu’à ressusciter le spectre de la guerre froide, de nouveau. L’annulation de ce projet militaire avait tellement ravi les Russes qu’ils se sont empressés de se rapprocher de l’OTAN, un geste impensable il y a seulement une année, défaitiste il y a vingt ans. Et pourtant, Obama a réussi à rapprocher par une telle décision Moscou de l’OTAN, de Washington et de l’Europe.
C’est cette donnée qui aurait forcé une décision, par anticipation, du comité Nobel. Est-il dès lors étonnant de voir que le président russe Dmitri Medvedev salue personnellement cette distinction, soulignant «j’espère que cette décision apportera un élan supplémentaire à notre effort commun pour créer un nouveau climat de politique internationale». La joie est dans l’ex-camp «rouge», si l’on considère la réaction positive de Fidel Castro, pourtant l’un des pires ennemis de l’administration US. «C’est une mesure positive», estime Castro, si «l’on considère la politique génocidaire de ses prédécesseurs». En fait, il n’y a pas de normes dans ce genre de situations, où la férocité politique des uns et des autres est à fleur de peau.
A Oslo, par contre, il y a des appels à la démission du président du Comité Nobel, Thorbjoern Jagland, qui cumule la fonction de président du Conseil de l’Europe depuis septembre dernier. Un parti d’opposition norvégien a ainsi recommandé au président du Comité Nobel de démissionner pour ne pas avoir une double casquette avec les affaires européennes. D’où cette question de beaucoup d’observateurs politiques qui se demandent si le président du Conseil de l’Europe et du Comité Nobel n’aura pas voulu impliquer davantage l’Amérique réformiste et débarrassée de ses va-t-en-guerre ! républicains dans les affaires européennes. Tant il est vrai que le prix Nobel de la paix n’est pas une distinction comme les autres, et l’attribuer à un président américain au début, au tout début de son mandat aura des lectures absolument à géométrie politique très variable.
Au point que l’un des anciens prix Nobel, l’Argentin Adolfo Perez Esquivel, s’est dit surpris de voir le président d’un pays «qui commet le plus d’agressions dans le monde» récompensé du plus prestigieux des prix Nobel, celui de la Paix. En espérant que le président Obama utilise le prix au service des peuples, pour résoudre les graves conflits dans lesquels les Etats-Unis sont impliqués, Esquivel aura-t-il en fait lancé un défi pour le tout nouveau Nobel de la paix à donner une autre tournure, plus humaine, de la politique étrangère US ? Pas évident, tant que le lobby sioniste contrôle cette politique étrangère US.
Kharroubi Habib, Mahrez Ilias – Monde Actu