Nobel de littérature 2009 à Herta Muller
Contre toute attente, le jury du Nobel de littérature a couronné Herta Muller, une Roumaine Allemande, dont l’œuvre est peu connue des francophones et des anglophones parce que peu traduite. Pour beaucoup, ce choix est une énigme.
N’ayant jamais lu une œuvre de Herta Muller, l’écrivaine fraîchement nobélisée, nous n’aurons pas à parler de la qualité de son art. Beaucoup de francophones se trouvent dans notre situation, car la belle et mince quinquagénaire aux yeux de braise (d’après les photos d’elle publiées dans la presse) n’a que trois romans traduits en français : L’homme est un grand faisan sur terre, Le Renard est déjà le chasseur, La Convocation et paraîtra en 2010 chez Gallimard, La balançoire du souffle, son dernier roman.
Les anglophones, non plus, ne sont pas mieux lotis, car moins d’un tiers de ses œuvres ont été traduites dans la langue de Shakespeare. Seuls quelques heureux qui lisent et manient la langue de Goethe comme le Capitaine Dadis (c’est lui qui le dit) ont peut-être lu son œuvre. D’ailleurs, une célèbre germaniste avouait à un critique du Nouvel Obs n’avoir découvert l’existence de Herta Muller qu’après l’attribution du Nobel. Ce qui ne va pas sans poser quelques interrogations sur le jury de Stokholm.
On pensait que le Nobel récompensait des auteurs dont l’œuvre est déjà mondialement connue et dont la vision participe d’une manière ou d’une autre à questionner autrement le monde. De ce fait, le Nobel est perçu comme une chambre d’écho qui amplifiait la voix de l’écrivain et portait son message à toute la planète. C’est un prix de consécration. Mais avec le sacre de l’inconnue Herta Muller, le Nobel devient un prix de révélation ou de découverte.
Il est difficilement compréhensible que la roumaine allemande dont l’œuvre n’est pas encore sortie de l’espace germanophone coiffe au poteau des grosses pointures de la littérature dont les livres ont une audience mondiale comme les américains Philip Roth, Joyce Carol Oates ou l’Israélien Amos Oz. Des auteurs qui ont besoin du Nobel pour donner une amplitude à leurs discours sur le monde.
Herta Muller, surprise que le Nobel lui échoie, n’a eu qu’un laconique communiqué disant qu’elle n’avait rien à dire pour l’instant. Pour un écrivain, c’est-à-dire quelqu’un qui fait commerce de mots, ce mutisme est paradoxal. Loin de nous l’idée de supputer qu’elle ne mérite pas le Nobel. Le jury a été séduit par une œuvre qui « dessine les paysages de l’abandon ». Ainsi libellé, c’est un vrai pensum, mais le jury du Nobel est coutumier des formulations absconses.
Il est évident que le jury a voulu récompenser une œuvre qui tourne autour de la dénonciation de la dictature de Ceausescu. Herta Muller est née le 17 août 1953 en Roumanie dans la région du Banat historiquement de communauté allemande. Fille d’un ancien SS.Waffen et d’une mère qui sera déportée 5 ans en URSS, elle milite dans un groupuscule d’intellectuels roumains allemands qui disent se battre pour la liberté d’expression et que la Securitate qualifie de fascisants.
Employée comme traductrice dans une usine de machines, elle refuse de dénoncer les activistes à la Securitate et perd son emploi. Son domicile sera mis sur écoute et elle, constamment surveillée selon elle. Elle quitte la Roumanie en 1987 avec son mari Richard Wagner (pas une réincarnation du célèbre musicien, un écrivain) pour l’Allemagne.
Toute son œuvre, depuis le premier recueil Bas-fonds, est consacrée à la dénonciation de la dictature roumaine. Jusqu’à l’obsession. Même en Allemagne, elle continue à se sentir surveillée par les avatars de la police politique roumaine ( c’est connu, en Occident que les dictatures communistes ne meurent jamais). C’est donc cette œuvre entièrement surgie d’une psychose du communisme que le Nobel a voulu récompenser. Et aussi une femme belliciste qui a pris fait et cause pour l’invasion irakienne.
Après le Nobel de Doris Lessing qui récompensait une Zimbabwéenne blanche, icône d’une Angleterre altruiste et négrophile au moment où Mugabe passait en Occident pour un raciste, celui de J.M. Le Clezio qui couronnait un écrivain amoureux des peuplades du monde en ces temps de choc des civilisations voulu par Bush Junior et ses néo-cons, voilà le Nobel de l’Europe démocratique vigilante contre la résurgence des germes communistes à l’Est. Vous avez dit Nobel politique ?
On attend impatiemment le discours de Stockholm de Herta Muller pour voir si elle peut dépasser l’antagonisme idéologique. Il est certain qu’elle n’aura pas à se forcer pour faire mieux que Le Clezio dont l’allocution restera l’une des plus convenues et des moins inspirées depuis que le Nobel existe.
Et puis, si les 10 millions de couronnes du Nobel peuvent revenir à des outsiders, on peut légitimement rêver d’un prochain Nobel pour le Burkina Faso. Sans chauvinisme aucun.
Enfin, n’ayant trouvé aucun argument massif qui plaide pour le sacre de la Roumaine, face à Philip Roth, nous en arrivons à penser que la proximité phonique entre le nom de la lauréate Herta Muller et celle de Heine Muller, un de nos dramaturges de cœur, a dû opérer sur le jury. Rien que pour ça, elle mérite amplement le Nobel.
Barry Saidou Alceny, l’Observateur

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